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mercredi 7 janvier 2026
Retroussements. Notes sur un geste de mode et de racolage / Modes Pratiques (2025)
De la mode et de l'éternité / Critique (2025)
Toilettes aperçues au passage / Le magazine singulier (2025)
Au tournant des XIXe et XXe siècles, les maisons de haute couture parisiennes ont coutume de présenter leurs nouveaux modèles dans l’espace public. Le défilé de mode n’a pas encore été inventé, et ce sont les lieux de parade et de loisir mondains tels que les champs de course, les théâtres, opéras, music-halls et villes balnéaires qui servent tour à tour de piédestaux ou rampes de lancement aux modèles de la saison. « Longchamp et Auteuil, le Grand Palais des Champs-Élysées, siège des Salons de Peinture ; les scènes du boulevard – du Vaudeville à la Renaissance –, la Comédie-Française et le théâtre Sarah Bernhardt, voilà les cadres principaux de la Mode ». La puissance d’influence de ces exhibitions serait toutefois relativement négligeable si elle n’était relayée par les médias du temps. Dans la presse spécialisée ainsi que dans nombre de quotidiens, les chroniques mondaines qui rapportent les allées et venues du Tout-Paris consacrent une grande partie de leurs lignes aux descriptions vestimentaires. Pour les auteurs de ces textes potineurs, la question n’est pas seulement de savoir qui était là et avec qui, mais également qui portait quoi. Les chroniques sont de ce fait investies d’une importante fonction publicitaire, tant pour les maisons de couture, dont les dernières créations sont présentées en détail et associées à certains noms de femmes célèbres, que pour les élégantes elles-mêmes, dont les derniers renouvellements de garde-robes et audaces stylistiques sont vantés avec toute la régularité nécessaire au maintien d’une réputation. Elles relèvent d’une forme de journalisme impur où, aux dernières nouvelles du monde, se mêlent d’incessantes publicités rédactionnelles, annonces rémunérées insérées sans distinction dans le corps du texte. Ainsi par exemple, de cette description de foule circulant sur l’enceinte du pesage des courses hippiques d’Auteuil, publiée par le Gil Blas en 1899, où les réclames pour différentes maisons de couture parisiennes sont indistinctes des descriptions de silhouettes de mondaines:
« Il faut citer, tout spécialement, en plus des toilettes dont je fais la description plus loin, celle de Léonie Bendler, en crêpe de chine rose, avec entre-deux en broderie anglaise retenue à la taille par une grande boucle ancienne en forme de huit. J’ajouterai que Francis, le couturier de la rue Auber, peut être fier des merveilles qu’il a créées à l’occasion de cette journée mémorable. Et Dœuillet, le talentueux couturier de la place Vendôme ! Que pensez-vous des toilettes qu’il exhiba, toilettes délicieuses délicieusement portées par des reines d’élégance, qui s’appelaient Aimée Martial, doucement auréolée de crêpe de chine bien rehaussée d’une merveilleuse application ; une jonchée de bleuets cendrés sertis avec art dans la dentelle achevait l’harmonie dont l’ensemble encadrait à ravir sa sculpturale beauté brune ; - Wanda de Boncza, si délicieusement onduleuse en sa blanche robe de mousseline, qu’une profusion de précieuses Valenciennes rendait très mousseuse et très flou ; - la jolie baronne de P… exquise en son costume Louis XVI, dont le corsage à bouquets anciens reposait sur une jupe d’application, enrichie de médaillons “vieux style” … »
Les femmes du monde, actrices ou demi-mondaines citées par les auteurs de ces textes endossent le rôle de porte-enseignes des maisons de mode, autrement dit, de mannequins. Ce sont elles qui présentent les nouveaux modèles, assumant d’associer leurs apparitions publiques à une forme de rentabilité commerciale. Mais ces mannequins-là ont un nom, et c’est par l’association de leur patronyme à celui des griffes qu’elles portent qu’elles font œuvre de publicité efficace. Pour la forme en général purement textuelle de présentation des modes qu’est le compte-rendu mondain, le nom est ce qui vient donner corps au vêtement décrit, l’animant d’une présence humaine, d’un visage connu. Le nom est le corps qui habite le vêtement dans le texte. Corollaire nécessaire à la description des dernières créations des maisons de couture, il peut même aller jusqu’à trouver, dans certaines publications parentes, une forme d’auto-suffisance intégrale. Sa puissance suggestive suffit à faire événement pour le lecteur comme on le voit dans les chroniques où s’alignent, sur des colonnes entières, des énumérations indéfinies de patronymes ou pseudonymes de demi-mondaines. Ainsi dans le « Carnet d’Asmodée » de L’illustré parisien, en 1900 :
« Du côté d’Auteuil et de Longchamp, il y avait également assistance, mais assistance very beautiful. Vous allez en juger, si vous êtes un peu au courant de Paris qui aime, attention ! Voici le défilé qui commence : Madeleine de Mégen, Suzanne Dalmont, Fanny Robert de Tessancourt, Eugénie Fougère, Léa Henriot, Margot de Bernay, Jane Dubuisson, Louise Petit-Pois, Marion Delorme, André Viviane, Lucie Baron, Marthe Launois, Suzanne Derval, Rosita Ritort, Marguerite de Vilfort, Diane d’Aurigny, Caroline Otéro, Cléo de Mérode, Lucie Baron, Marguerite Farnel, Hélène Solignac, Marthe de Kerrieux, Alice de Ivermandec, Suzanne de Beer, Louise de Saint-Malo, Diane de Gerville, Madeleine Dinah, Marguerite Gautier, Berthe Boorneck, Marcelle de Saint-André, Louisette de Laigle, Émilie Delisle, Suzanne Orlandi, Hélène Clerval, Ninette des Meslays, Odette Darlaud, Nelly Lester, Marguerite Lavigne, Antoinette Gerny, Adèle Richers, Rose Demay, Léontine Campbell, Yvonne Derval, Lucy Seymour, Marthe de Florian, Germaine Thouvenin, Coco Marmier, Madeleine de Mongey, Jeanne Mousmé, Albertine Wolff, Margot de Gevers, Odette Rhénée, Marie Roussel, Louise Chauvet, Suzette de la Croix-Nion, Maud Damuseau, Nini Deblay, Jane Cambrai, Fernande Dulac, Annie Debriège, Zizi Voisin, Henriette Rogers, Ninette Olzewska, Liane de Vriès, Jane Thylda, etc., etc. »
On peut voir dans la rhétorique énumérative assumée par de tels articles un autre genre de préfiguration du défilé de mode, non plus tant au point de vue de la fonction commerciale que de la forme prise par l’écriture elle-même. Car la liste des « noms de guerre » de cocottes parisiennes convoque une succession d’apparitions imaginaires, une suite de figures féminines sans lien les unes avec les autres si ce n’est en tant que chiffres au sein d’une série et sans autre avenir que le seul instant d’un passage. Les belles présentes se dénombrent comme les compositions de couturiers se succèderont sur les planches des podiums de mode, soit comme des visions fugaces et attirantes, d’autant plus séduisantes qu’elles refusent absolument de s’arrêter. La mondaine en parade citée par les chroniques, de même que le mannequin de mode, n’est rien d’autre qu’une passante professionnelle : une femme faisant métier d’entrer dans votre champ de vision pour en ressortir aussitôt. C’est en cela que si le compte-rendu de première ou de grand prix peut se penser comme défilé textuel, il doit également être rapproché du flux incessant de la rue moderne. Il en est des noms qui s’alignent et fuient sur les pages des journaux comme des corps et visages des passantes que l’on croise au hasard, « un éclair… puis la nuit ! ». Le nom passe aussi vite qu’une silhouette, non moins frappant et évocateur, non moins frustrateur pour qui se trouve par lui impressionné sans jamais rien pouvoir en garder.
Si l’on voulait identifier la sous-catégorie de chronique mondaine la plus proche d’un véritable défilé de mode, sans doute ne serait-ce toutefois pas celle des pures listes de noms dénuées de tout commentaire, mais plutôt celle où chaque patronyme ou pseudonyme se voit suivi d’une brève description vestimentaire. Dans ce qui se présente alors comme une liste de propositions stylistiques auxquelles est à chaque fois accolé un titre, le nom de l’élégante, qui précède le compte-rendu détaille de son allure, semble venir désigner le modèle qu’elle porte. Les énumérations de figures féminines se transforment ainsi en successions de brèves images de mode, sortes de compilations de croquis de couture quasiment pictographiques dans leur simplicité :
« Caroline Otero – sensationnelle dans une robe en point de Venise, entièrement brodée avec fraises en relief et peinte de guirlande de feuillages.
Marie de Labounskaya – délicieuse robe empire en crèpe de Chine bleu avec dentelles et broderies anciennes, ravissant chapeau bleu recouvert d’orchidées, sous lequel s’épanouit triomphalement la beauté impériale de la belle artiste franco-russe.
Liane de Vriès – robe tout en Cluny, broderies à la main, sur transparent rose.
Polaire, pittoresque et charmante, en un costume « fillette » en soie à losanges verts et blancs, fichu Marie-Antoinette en guipures, très joli chapeau en paille rustique planté de roseaux.
Adeline Cavell, aux yeux de magicienne, en mousseline de soie rose tendre, jupe et corsage plissés et incrustés de Chantilly noir, autour de son cou aux blancheurs de porcelaine un original boa de feuilles de roses.
Eugénie Fougère (la divette), retour de New-York, où elle a remporté un immense succès — mousseline de soie blanche avec incrustation Louis XVI et bouquets de roses; à la ceinture, une aumônière en or, gemmée de turquoises d'un prix inestimable, un cadeau royal, paraît-il.
Nelly Newstraten — toilette en point de Venise, sur transparent ciel, écussons de broderies sur la jupe peinte de roses et de feuillages en guirlande, boléro entièrement peint.
Jane Duparc — jupe de mousseline liberty Ophélia avec habit Louis XVI, applications de dentelles et broderies de roses d'argent et de feuillages, biais de faille bleu ciel courant le long de la jupe et du corsage; toilette fort admirée . »
Le texte ici devenu parade de mode au sens le plus strict du terme se distingue cependant du défilé en tant qu’il reste, toujours, opérateur d’une sélection. Il fait passer devant les yeux du lecteur non pas tout ce qui s’est présenté au regard du journaliste, mais ce qu’il y avait, dans le lieu et le moment où il a pu jouir de la position d’observateur, de plus remarquable. Le medium de l’écriture vient filtrer la cohue de l’événement et sélectionner, au sein de la foule, ce qui ne devient véritablement défilé, dans le sens de ligne droite parfaite, qu’au sein des lignes de ses colonnes. De telles notes donnent à voir ce qui a été, comme cela se trouve souvent précisé par les auteurs, « remarqué » au sein de la foule, soit une suite d’apparitions un peu plus puissantes, un peu plus perceptibles que d’autres. On parle dans les chroniques mondaines de « merveilleuses toilettes remarquées au passage », d’une femme « très remarquée », d’une figure « remarquée dans l’étincellement de la foule élégante ». Et le but du genre est bien de rendre compte, pour ceux qui n’y étaient pas et « n’en sont pas », de ces phénomènes de singularisation de la présence, effets mouvants d’attention et de fascination au sein de la cohue, fût-ce parfois pour les exagérer ou les remodeler sur commande, moyennant rémunération. La dimension du regard et de la vision y est pour cela primordiale, puisque les suites interminables d’apparitions élégantes que retranscrivent les comptes-rendus sont régulièrement modalisées par la précision de jeux de basculement de l’attention, moments d’observation intense où les yeux de tous viennent soudain se fixer sur certaines figures. Il y a là une façon de rendre sensible ou de dramatiser des qualités toutes particulières de beauté ou d’élégance :
« A l'entrée des Acacias, un encombrement se produit : est-ce le roi qui passe ? non point, mais une fort belle personne, Élise de Moncy, en une victoria superbement attelée, parée de crêpe de Chine rose incrustée de Chantilly blanc et noir, boléro de même ceinturé de velours noir et garni de boutons anciens ; chapeau Louis XV fleuri d'aubépine et ombrelle de même style en satin rose avec bouillonnés de mousseline blanche et rose, peinte de roses et de libellules. Et le défilé continue, suprême manifestation du Paris élégant… »
Dans une même veine, on lit que « sur le passage de Mmes Otero et Guestres, les demoiselles et les croquistes de couturières font la haie » tandis que se remarquent les succès de Mlle Sauvaget « aussi fort regardée » et de Mlle Carlier qui, suscitant « les plus bruyantes admirations », passe « avec ce joli dédain crâneur des jeunes femmes qui réussissent », ou encore, que « la toujours belle Suzanne Orlandi, en damas fond blanc à impressions de fleurs, ne manquait pas d’attirer les regards ». Les descriptions de réactions diverses de la foule, prunelles mouvantes, admirations, chuchotements et même prise de notes stylistiques des croquistes déléguées par les maisons de couture, tout ici concourt à créer la fiction d’un regard se promenant spontanément en un lieu où il se trouve surpris par d’incessants événements.
Des formes plus visuelles encore d’écriture des modes portées existent, que l’on trouve lorsqu’il s’agit de décrire des événements prenant place en intérieur, notamment des soirées théâtrales ou musicales. Dans ces descriptions de foules élégantes que l’on pourrait dire en travelling ou plutôt en panorama – c’est-à-dire, en défilé statique, défilé où ce n’est pas l’objet lui-même mais le regard qui se déplace –, toute la disposition d’un public élégant dans un lieu de spectacle se trouve évoquée comme à travers le parcours d’une lorgnette qui se promènerait dans une salle. Ainsi par exemple de la description détaillée des habitantes des loges du bal de l’Opéra que publie Le Gaulois en 1879 :
« Pour que le lecteur puisse facilement suivre notre pseudo-programme, il n’aura qu’à se placer au milieu de la salle en tournant le dos à l’orchestre. Il aura alors, à main droite, au premier étage, en partant de l’avant-scène et en remontant vers le fond de la salle :
« Loge 1. – (…) Mme Judic, qui devait occuper l’avant-scène 3, occupera la loge présidentielle. – Costume de Pierrette en satin jaune, bouillonnés en crêpe de Chine, bas de soie noire, gants noirs, serre-tête en satin noir, rivière de diamants, solitaires aux oreilles. Une seule femme dans la loge avec Mme Judic – sa cousine. Beaucoup d’hommes en revanche : le tout-Paris des premières y défilera.
(…) Loge 3. – Mlle Berthe de Ligny (une jolie fille qui a joué autrefois au Palais-Royal). – Costume court en satin noir avec garniture de sequins, bas de soie noire. Toute seule, Mlle de Ligny ?
(…) Loge 9. – Mlle Rita Sangalli, de l’Opéra. – Robe de satin blanc crème, recouverte d’une dentelle espagnole garnie de perles, avec traîne de roses du Bengale ; bouquet de roses du Bengale à l’épaule et dans les cheveux, collier de trois rangs de perles. Si Mlle Rita Sangalli ne danse pas, c’est à désespérer de tout ; mais elle dansera . »
Lorsque les élégantes ne traversent pas l’imagination de la lectrice comme les fugitives beautés de la rue passent par son champ de vision, elles se laissent contempler aussi immobiles que des mannequins de vitrine, mais sous l’effet d’un regard lui-même devenu mouvant, venant les balayer latéralement à la manière d’une sorte de proto-cinématographe. Défilé de mode, parade de passantes, défilé statique, panorama ou encore galerie de tableaux vivants où laisser errer son regard – puisqu’elle se donne ici au travers de la myriade de cadres que constituent les loges de l’Opéra –, la description des modes reste, dans tous ces textes, indissociable tant de l’espace où elle se déploie que du mouvement qui vient animer celui-ci. Le lieu de présentation des dernières inventions vestimentaires y est toujours le théâtre d’un passage fugace, appartenant au temps immédiat et sans lendemain du potin, aussi vite paru qu’il sera périmé. Les modestes machines littéraires à voir les modes que sont les chroniques mondaines fonctionnent ainsi sur un mode cinétique qui préfigure à sa manière, c’est-à-dire dans sa sècheresse même, nombre des visions défilantes du siècle à venir.
dimanche 9 juin 2024
Le string parfait / Profane (2024)
Pourquoi y a-t-il un string plutôt que rien? Le string est le vêtement-limite. Il se tient au seuil qui sépare la nudité de l’habillement, à la frontière de l’être et du non-être. Le string est essentiellement constitué par son absence: sa forme infime laisse toute la place à l’apparition spectaculaire d’un cul. Il est l’ornement quasi-inexistant qui met en valeur la structure, le cadre sans qui le tableau ne serait pas vraiment tableau. C’est-à-dire que sans le string, le cul serait un peu moins cul.
L’amateur de strings m’explique que c’est pour lui surtout un objet photographique, presque un objet virtuel. Il ajoute: c’est un fantasme. Il est ce dont ses tiroirs regorgent, mais qu’il évite le plus souvent d’exhiber en public. C’est pourquoi l’amateur de strings préfère garder l’anonymat. Il reste ainsi, comme l’objet qui le préoccupe, dans le domaine de l’irréel. Le milieu naturel du string, me dit-il, c’est l’écran. Un territoire d’excitation abstraite, un monde d’érotisme hors- sol, hors-situation. S’il déshabillait un homme et découvrait un string, il m’avoue qu’il aurait envie de lui dire «calme- toi». Le string doit se tenir dans certaines limites, c’est-à-dire qu’il doit rester pictural, virtuel, mental. Une fois porté dans la vraie vie, il s’inscrit tout de suite dans le domaine du jovial et de l’absurde. L’amateur a passé certains de ses anniversaires à déambuler hilare en string parmi ses amis, mais il ne lui viendrait pas à l’esprit d’en porter un pour exciter un amant. Il est formel : le string n’est vraiment érotique qu’en photographie. Sur un corps de chair, c’est toujours trop. C’est-à-dire que le peu de tissu produit toujours un trop gros effet. Le string est trop ouvertement sexuel pour être sexy: un vieux slip détendu sera beaucoup plus aguichant dans sa nonchalance. Mais alors, pourquoi accumuler autant d’objets dont il sait qu’ils ne seront jamais portés? Par sensibilité à certaines variations de formes, couleurs et matières, certes. Mais surtout parce que le temps passé à choisir les strings se prolonge volontiers: ce sont des heures en zone trouble, quelque part entre l’excitation sexuelle et le désir vesti- mentaire. Une sorte de porno-shopping, m’explique l’amateur.
Sans doute le string le plus parfait est-il alors le string le plus imperceptible. La meilleure photographie de string est peut-être une photographie de cul, c’est-à-dire la photo- graphie d’une absence de string. Quoique. Puisqu’en string, l’on est plus nu que nu, le string parfait serait le string le plus ténu, mais pas pour autant le string absent. Un cadre minimal est toujours un cadre. Si le string est un cadre, il est plus précisément un cadre inversé, un cadre qui fonctionne par le milieu et non par le bord. Le string rehausse l’entièreté du corps à partir d’un centre perdu pour le regard: le sexe. Centre pas tout à fait perdu, toutefois, puisque le peu qui est caché se manifeste également comme volume, masse spectaculairement moulée. Pas de paquet plus empaqueté que le paquet pris dans un string. Entre le sexe moulé et le cul exhibé, on ne saurait trop dire ce qui affirme le plus fortement sa présence. Le string est un objet double-face: l’homme qui le porte est intéressant par ses deux côtés. Si Janus aux deux visages, dieu des portes et des clefs, devait être représenté par un vêtement, ce serait sans doute par un string.
En outre, puisque sa présence à domicile est le résultat de séances d’excitation solitaires, le string est aussi un reste, une trace. Il est ce qu’il subsiste des heures passées en ligne à reluquer des culs parfaits. Il est le souvenir dérisoire des derrières athlétiques que l’amateur a contemplés mais qu’il ne touchera jamais. D’où l’étrangeté de son apparition dans le monde réel. Acheter le string, c’est acheter le cadre alors que l’on rêvait du tableau. Quand le string sort de l’écran et arrive par Colissimo, il quitte du même coup le cul parfait dont il était l’ornement idéal (et réciproquement), il n’est plus vraiment lui-même. Il n’est plus qu’un reliquat déconfit: une sorte d’éjaculat textile. Mais même si l’on pouvait obtenir à la fois le cadre et le tableau – le string et le cul –, la question ne serait pas pour autant résolue. Un de ces hommes virtuels au cul parfait se présenterait-il en string devant l’amateur, celui-ci ne pourrait, étrangement, que se mettre à rigoler. La fusion idéale du string et du cul qui le porte ne peut s’opérer que par la magie lumineuse de la photographie. C’est immobilisé sur un corps statufié que le string atteint son degré d’abstraction idoine.
Une amie proche de l’amateur accumule des objets cousins, les doubles inversés du string: des culottes fendues. En comparant les deux collections – strings et culottes fendues –, on identifie l’expression de deux cultures érotiques absolument opposées. D’un côté, un goût très littéral pour l’exhibition maximale, et de l’autre, une pratique de la dissimulation sans doute aussi perverse que pudibonde, alliée à un certain sens pratique. Mais que le sous-vêtement surabonde comme un cadre à dorures du XIXe siècle ou qu’il feigne l’inexistence à la façon d’un white cube, il se manifeste dans les deux cas comme un objet auto- contradictoire. Avec la culotte fendue, une masse de tissu dont la pudeur s’annule par le milieu, révélant en son point le plus crucial cela même que son abondance de tissu cachait avec tant de précautions. Avec le string, un objet microscopique dissimulant le sexe à proportion qu’il le met en exergue, tout en révélant presque absolument le cul. Il y a là sans doute deux absurdités idéalement solidaires et symétriques lorsque l’on veut bien les considérer ensemble. Le string parfait, c’est donc aussi l’espace vide qui troue la culotte fendue. Ou ce qu’il révèle, soit le ruban de chair traversant, dans l’ombre, les deux grands pans de tissu blanc.