dimanche 9 juin 2024
L'avant-dernière mode / La mode comme indiscipline (2024)
vendredi 1 mars 2024
Mode et prostitution : La vitesse de l'obscène / MAGAZINE (2024)
« Peu à peu se révèle le caractère tragique de la nécessité de séduire, de ne pas arrêter de séduire, comme une inflation exorbitante de la loi du mouvement et des facultés vectorielles des corps, comme une accélération de la disparition irrésistible du ou des partenaires dans l’espace et le temps, les conduire à l’écart, c’est les conduire au néant et c’est dans cette mesure que l’activité séductrice interfère avec la fatalité technique et plus précisément la technique de la guerre comme la décrit le colonel Delair : un art qui doit être sans cesse en transformation et n’échappe pas à la loi générale du monde, le stationnement, c’est la mort. » Paul Virilio, « Moving Girl »
Depuis l’apparition des grands magasins il y a bientôt deux siècles jusqu’aux nouveautés quotidiennes de la fast fashion, la production et la diffusion des modes n’a cessé de se faire plus rapide. Cette accélération ne découle pas seulement d’une succession de progrès techniques et d’innovations commerciales telles que l’invention de la machine à coudre ou l’ouverture des premières maisons de couture. Elle s’appuie, dans ses premières décennies, sur une classe particulière d’ambassadrices qui font profession de rapidité et qui, évoluant dans les marges de la société, ont pour domicile la rupture perpétuelle : les demi-mondaines. Ces figures fameuses de la prostitution de luxe, également appelées courtisanes, biches ou cocottes, jouissent sous le Second Empire et la Troisième République d’une immense célébrité. Elles sont aussi les premières messagères, ou la première forme, de la vitesse de la mode moderne.
Pour comprendre le rôle qu’elle joue dans la genèse d’un temps de mode accéléré, il faut se souvenir que la prostitution est liée, de façon générale, à la vitesse. La transgression qu’elle opère est en premier lieu celle d’une accélération. Ce qu’elle fait obtenir immédiatement au moyen de l’argent est ce qui ce qui aurait potentiellement toujours pu être gagné, mais au terme d’une durée inconnue. L’argent contracte le temps de la cour amoureuse pour le réduire au seul instant d’un achat. Il se substitue aux actes et au langage qui, par la distance qu’ils établissent entre désir et jouissance, rendent celle-ci moralement acceptable. Il annule le temps de l’avant mais aussi celui de l’après puisque « payer en argent c’est en terminer foncièrement avec tout[1] ». Pour finir, l’argent sert dans le contexte de la prostitution à mesurer le temps de l’acte sexuel lui-même. Selon la valeur accordée au corps qu’il rend accessible, il correspond à une unité temporelle distincte. Un quart d’heure avec telle femme vaut plus que quatre heures avec telle autre, qui valent quant à elles la moitié d’une heure passée avec tel homme. Significativement, la prostitution est l’un des premiers domaines où l’argent se trouve mis en équivalence avec une unité temporelle : une prostituée grecque surnommée Clepsydre est déjà connue au milieu du IVe siècle avant J.C. pour chronométrer ses rapports sexuels avec l’horloge à eau dont elle porte le nom. De façon semblable, les prostituées japonaises les moins chères de l’époque d’Edo sont celles que l’on peut avoir « le temps d’un bâtonnet », soit les dix minutes qu’il faut pour que se consume un bâton d’encens. À l’inverse, les courtisanes, prostituées de luxe, sont celles dont les heures sont cotées le plus haut, et mesurées de la façon la plus stricte : à un homme fou de désir la poursuivant depuis des mois, La Belle Otero, demi-mondaine fameuse de la Belle Époque, facture ainsi une demi-heure un prix astronomique, quoi qu’elle n’ait, durant tout ce temps, fait que lui montrer la décoration son appartement. Mais le temps s’est écoulé et l’homme doit payer. Subtilité qui rappelle que si la prostitution est liée à la vitesse, les courtisanes ont toujours été celles qui tempéraient l’immédiateté liée à leur état par une pratique de l’attente et du temps long. Elles sont celles qui peuvent non seulement faire patienter infiniment leurs clients, mais aussi, refuser tout à fait ceux qui leur déplairaient. La transaction prostitutionnelle la plus prestigieuse et la plus onéreuse comprend d’une façon ou d’une autre, la négation ou la complexification du statut de marchandise du corps prostitué. En réintroduisant de la durée dans le champ de l’immédiateté, les courtisanes pratiquent aussi une forme de spéculation : leur lutte symbolique contre le statut de marchandise amène pour finir à la rentabilisation maximale de ce statut, soit à une montée exorbitante de leur prix. Elles font ainsi persister dans le régime d’échangeabilité générale que fonde la convertibilité en monnaie l’affirmation d’un statut inéchangeable. Stratégie paradoxale, puisque « la qualité, en tant qu’elle fait partie d’un objet, se soumet au régime de tous les objets, qui est celui de la traductibilité en prix » et donc, qu’elle aura « tout au plus, un prix élevé. La qualité devient luxe – et comme telle, maîtrisable, divisible et échangeable[2]. » En d’autres termes, il ne reste plus aux courtisanes voulant affirmer leur valeur qu’à pratiquer une course au million. Celle-ci les met en rapport, au XIXe siècle, avec la logique du capitalisme industriel naissant.
Dans le cadre du capitalisme, les demi-mondaines se singularisent, d’une part, du fait de la nature de la marchandise qu’elles vendent et par le degré élevé de spéculation que celle-ci subit, et d’autre part, parce qu’elles ne sont pas tant des figures d’accumulation du capital que des pôles de stimulation de sa circulation. C’est dans la mobilité des flux monétaires qu’elles encouragent qu’elles se manifestent en premier lieu comme vecteurs de vitesse dans la modernité et que leur pratique du temps long se convertit pour finir en vecteur d’accélération maximale. Car les demi-mondaines parisiennes de la fin du XIXe siècle prélèvent des dizaines ou des centaines de milliers, voire des millions de francs sur les fortunes de leurs clients, et dépensent à leur tour ces sommes avec une promptitude remarquable. Hôtels particuliers, robes et bijoux, mobilier luxueux, argenterie, dîners somptueux où l’on ne compte pas les convives, voitures de luxe, domestiques en livrée sont autant de prétextes à une pratique incessante de la consommation ostentatoire. Le vêtement y tient une place centrale, puisqu’il est le lieu où la dépense peut se manifester, publiquement, de la façon la plus régulière et spectaculaire : par le renouvellement de leurs garde-robes, les courtisanes exposent ainsi l’actualité de la capacité économique de leurs clients, et donc, de leur très haute cote de désirabilité personnelle. En cela, elles se constituent comme force non-négligeable de circulation des capitaux, au point que certains commentateurs se demandent « si elles ne sont pas les distributrices du capital, si l’extraordinaire mobilité qu’elles impriment à l’argent n’est pas leur excuse, sinon leur raison d’être, et si, dans la vulgarisation des fortunes, elles ne jouent pas le rôle que l’agriculture a réservé au drainage[3]. » Il y a là leur première contribution à l’émergence du système de la mode moderne : elles assurent, par leurs dépenses incessantes, la fortune de certaines maisons de couture.
Si elles se contentaient de dépenser à un rythme fou, il y aurait toutefois peu de différence d’elles à l’aristocratie ou à la grande bourgeoisie d’affaires. Ce qu’il y a de remarquable dans leur pratique de la mode, au-delà de son intensité économique, c’est l’inflexion que leur métier de séductrices professionnelles lui imprime. Au devoir d’apparition permanent et de réactualisation de la présence qui fonde de façon générale la vie élégante, elles ajoutent un aspect nouveau : le devoir d’innovation. Le grand-monde parisien fait en leur temps quotidiennement étalage de ses dépenses, mais l’idée de l’originalité semble relativement effrayante à la plupart de ses membres. De son côté, l’industrie naissante de la mode n’est pas une industrie du nouveau ; elle peut se contenter de commercialiser d’infinies variations ornementales sur un même thème, respectant toujours certaines contraintes de formes, de couleurs et de coupes bien strictes, ménageant entre les changements des durées infinies de transition. La recherche de l’originalité, loin de lui être consubstantielle, a longtemps été tout ce qu’elle évitait. Signe d’un temps différent, moins axé sur la rupture, mais aussi d’une culture morale plus stricte, on veut alors suivre et non pas initier les styles, être au goût du jour de façon « convenable » c’est-à-dire ne surtout pas « se faire remarquer ». Car celle qui cause le choc premier de l’innovation prend sur elle de briser la ligne du temps et pour cela, encourt non seulement le risque du ridicule mais, pire encore, de l’indécence. Innover est aussi s’exhiber, vouloir attirer l’attention sur sa personne, toutes choses qu’une femme dite honnête ne peut que très difficilement assumer à l’époque des premiers grands magasins. De façon significative, l’excentricité des « lionnes », femmes dandies des années 1840, est directement assimilée par nombre de commentateurs de leur temps à la pratique de la prostitution. Le raisonnement est le suivant : pour s’afficher publiquement de façon aussi impudique, il faut la hardiesse et le sang-froid dont seules disposent des professionnelles de la sexualité. S’il est vrai que les demi-mondaines osent, de façon remarquable, des formes ou des accords de couleurs en rupture avec les normes de leur temps, l’explication psychologique ou morale ne suffit bien sûr pas. La mode est pour elles un outil promotionnel, un medium publicitaire majeur : c’est la nécessité de stimuler la concupiscence qui appelle le renouvellement esthétique de soi. Impudiques à proportion qu’elles sont novatrices, puisque leur survie dépend de leur capacité à se détacher sur le fond de la foule, elles doivent toujours, au détriment de leur respectabilité, se signaler au regard et devancer le désir. C’est d’ailleurs du fait de cette position singulière qu’elles se trouveront, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, parmi les premières femmes à exercer le métier de mannequin. En tant que professionnelles de la visibilité scandaleuse, elles sont, à la semblance des mannequins dont elles inaugurent la lignée, ce que l’historienne de la mode Caroline Evans appelle des « corps proleptiques », soit des corps projetés dans le futur, annonciateurs des formes à venir.
Les tenues remarquables que les courtisanes peuvent et doivent même assumer est directement liée à leur position sociale : une position liminaire, localisée au seuil du monde élégant mais toujours refoulée hors de son centre et de ses grandes instances de légitimation. Elles ont leurs loges à l’Opéra, mais ne sont jamais saluées par les grands noms féminins de l’aristocratie. Leur visibilité publique relève toujours de l’obscénité, c’est-à-dire de l’exhibition de ce qui devrait rester, selon les normes de convenance en vigueur, en dehors de la scène sociale. Depuis cette position à la fois proche et marginale, elles développent des pratiques vestimentaires en rupture avec les règles strictes du monde aristocratique et grand-bourgeois, où la somptuosité, l’érotisme et l’excentricité se montrent solidaires. La nécessité de la séduction appelle des accords de couleurs plus vifs, des bijoux plus nombreux et des décolletés plus profonds. Mais, on le voit bientôt, les robes dites « affichantes » des demi-mondaines, robes scandaleuses taxées de vulgarité par les épouses et les sœurs de leurs clients, se situent dans une position d’avance temporelle, puisque ces audaces font régulièrement école et que les indécences de la veille se révèlent souvent être les modes aristocratiques du lendemain. En témoignent, outre un espionnage stylistique constant, les foules de femmes du monde présentes lors des ventes aux enchères où se dispersent à prix d’or les possessions des grands noms du demi-monde parisien. Ou encore, le fait que Charles Frédérick Worth, entré dans la postérité comme « père de la haute couture », admire ainsi que le raconte son fils dans son autobiographie, les audaces stylistiques des grandes courtisanes de son temps et s’en inspire directement dans certaines de ses créations.
Précédant les goûts des femmes du monde aussi bien que les idées des couturiers, les courtisanes font ainsi de leur vitesse obscène – vitesse de la provocation et de la disponibilité sexuelle, vitesse de la dépense, vitesse de l’originalité – l’un des pôles directeurs de l’évolution du goût de leur temps. Elles incarnent dans le domaine de la mode les critères artistiques nés avec l’époque romantique, décrits en ces termes par Paul Valéry : « l’art se vit condamné à un régime de ruptures successives. Il naquit un automatisme de la hardiesse. Elle devint impérative comme la tradition l’avait été[4]. » Chez elles, cette hardiesse est d’une importance culturelle d’autant plus grande qu’elle se déploie en un temps où de véritables transgressions sont encore possibles dans le domaine de la mode : une femme trop court vêtue peut être mise à la porte d’un bal pour indécence, et l’adoption de comportements et d’éléments de costume masculins constituer l’objet d’un véritable scandale moral. En multipliant des transgressions vestimentaires qui sont ensuite reprises et banalisées par celles qui les imitent, elles comptent parmi les forces déterminantes dans la genèse de la mode sous la forme que nous connaissons aujourd’hui. C’est-à-dire que leur pratique systématique de la rupture, contribue, par excès de transgression, à préparer l’impossibilité future de toute transgression. Leur vitesse se manifeste comme forme sans contenu : elle poursuit, une fois les privilèges vestimentaires abolis par la Révolution Française, l’instauration d’une ère de libre jeu des formes de mode, ère des formes vides qui est aussi une ère de la séduction, capable de réduire tout signe à une puissance d’appel sexuel. De la fluidité de la convertibilité monétaire inhérente au monde de la prostitution découle ainsi une logique de fluidification des contenus, transformant tout signe vestimentaire déterminé en colifichet érotique. Ambassadrices de formes nouvelles, les courtisanes sont donc d’abord ambassadrices d’une nouvelle rythmique de mode, d’un temps de la rupture, qui, comme l’argent égalise toutes les marchandises, vient égaliser et rendre interchangeables toutes les significations. La vitesse est à la fois la forme et le fond – ou, la forme sans fond – de la culture qu’elles annoncent.
Mais leur avance perpétuelle se fonde sur un retard irrattrapable : que ce soit dans les maisons closes ou chez les courtisanes célèbres qui n’ont pour patronnes qu’elles-mêmes, l’économie de la prostitution est une économie de la dette. La rapidité de la dépense creuse derrière elle le gouffre d’un crédit toujours grandissant. Le métier commence toujours par un investissement puisque pour se « lancer » et conquérir le premier homme riche, il faut une robe magnifique dont on n’a, au départ, pas les moyens. S’en suit un rythme forcé, qui correspond à un temps de l’avance de mode autant qu’à celui d’un retard de paiement toujours reconduit. Comme l’écrit dans ses mémoires Céleste Mogador, écuyère et demi-mondaine célèbre des années 1850 : « Les courtisanes sont comme le Juif-Errant, il ne leur est pas permis de s’arrêter[5] ». Celles qui parviennent à faire fortune comme la marquise de Païva restent rares, et nombre d’entre elles finissent ruinées malgré les millions qu’elles ont pu brasser. La dette se présente ainsi comme le versant obscène de leur vitesse de séduction, soit tout ce que celle-ci doit cacher, garder invisible, pour que les courtisanes continuent d’apparaître sur le mode miraculeux et féérique qui fait leur succès. Virtuoses de la dépense, elles le sont dans la mesure où elles sont le plus souvent sans réserves, flambant au sens premier du terme tout ce qu’elles ont pour l’investir dans le domaine des apparences. C’est-à-dire que, déjà, l’on ne peut jouir de la vitesse nouvelle de la mode que dans la mesure où l’on occulte les moyens nécessaires à sa propulsion. Elle se double dès l’origine d’un dimension destructrice voire sacrificielle. Fondée sur le renouvellement constant d’une dette chez des femmes dont la position sociale reste marginale voire infâme, elle fait tenir à celles-ci le rôle de combustibles vivants de la modernité. Leur influence sur le goût du temps est égale à l’indécence que constitue leur visibilité publique : celles que l’on suit sont aussi celles que l’on ne regarde jamais en face.
[1] Georg Simmel, Philosophie de l’argent, trad. Cornille et Ivernel, Paris, PUF, 1987.
[2] Roberto Calasso, La ruine de Kasch [1983], Paris, Gallimard, 1987, p. 362.
[3] Maxime Du Camp Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié́ du XIXe siècle, t. 3, Paris, Librairie Hachette & cie, 1875, p. 356.
[4] Paul Valéry, « Autour de Corot », Pièces sur l’art.
[5] Céleste Mogador, Mémoires, t. II, Paris, Librairie Nouvelle, 1858, p. 31.
La mode ou la nonchalance du salut : entretien avec Francesco Masci / Artpress (2024)
Francesco Masci est philosophe. Depuis Superstitions jusqu’au Traité anti-sentimental, il décrypte les naïvetés et les nihilismes contemporains. Son dernier livre, Hors mode, fait de la mode un objet privilégié de réflexion. Entretien.
Dans tes livres précédents, tu as défendu l’idée d’une temporalité spécifique de la modernité. Qu’est-ce que cette recherche sur la mode ajoute à ces réflexions ?
Dans la continuité de mon travail, la mode est arrivée presque fatalement. D’une part, elle est très liée à la modernité, elle partage beaucoup de choses avec elle. Pas forcément la valeur de la nouveauté, qui pour moi n’existe que très peu de temps, mais plutôt la nécessité de toujours créer une distinction : la mode est un système clos qui fonctionne par différenciation, non par création de nouveauté. D’autre part, elle a une temporalité qui lui est propre. La modernité peut être décrite comme une temporalité de la déception, structurée par l’attente d’un événement qui devrait changer le monde mais n’arrive jamais. Donc une temporalité progressiste, structurée par une critique du monde, faite dans l’attente toujours déçue d’un monde meilleur qui vienne remplacer celui que l’on connaît. Dans la mode, il n’y a pas d’attente, seulement de la déception. C’est un enchaînement de présents absolus qui se suivent sans relation logique, sans rapport causal. En cela, elle constitue un point de vue différent à l’intérieur de la modernité, une sorte de temporalité hétérodoxe qui permet de comprendre, a contrario, comment celle-ci fonctionne.
La mode est « ce qui, dans un interminable feu d’artifice, apparaît pour disparaître aussitôt »…
La mode est quelque chose qui se manifeste sans qu’on l’ait attendu, sans qu’on ait pu le prévoir. Son présent ne pointe vers aucun futur prévisible. C’est une temporalité épiphanique. D’où le fait que tout ce qui est laid, hors mode, inattendu, peut devenir, d’une façon imprévisible et non-rationnelle, la mode du jour. La mode est une sorte de surenchère de contingence. Elle appartient à une temporalité archaïque, prémoderne, même présocratique. Le monde n’est pour elle pas justifié : rien n’y est nécessaire. C’est en cela qu’elle diffère de l’art, puisque la pratique de l’artiste, quelles que soient ses intentions politiques, est une pratique de l’attente. L'art soumet le réel à une critique, parce qu’il le considère comme défectueux. La culture, qu’elle soit de droite ou de gauche, remet constamment le monde en question. La critique lui est consubstantielle. La mode, elle, ne remet jamais en cause le monde. Elle est pure négation, elle n’existe que dans un mouvement d’autonégation perpétuel. D’où le titre Hors mode : la mode n’existe que par ce qui est en dehors d’elle, par la différence avec ce qui n’est pas encore de la mode. Et on ne doit pas, sous prétexte qu’elle est épiphanique, lui attribuer un caractère magique ou mystérieux. En multipliant les épiphanies, elle annule toute attente eschatologique. Elle n’est qu’un séquence contingente de présents absolus.
Tu rapproches la mode du domaine du rituel. Dans les deux cas, il faut toujours recommencer…
La mode relève évidemment d’une sorte de ritualité. C’est un rite qui a été évidé de son centre, le sacrifice, et où il ne reste que la forme. En tant que pur agencement de formes, sa ritualité est très moderne. Traditionnellement, le rite est un instrument dont les sociétés non-modernes se servent pour aider les individus et le groupe social à dépasser la menace d’un effondrement existentiel du monde. En simplifiant à l’extrême, on pourrait dire que c’est une technique pour maitriser un danger mortel, grâce à une mise en forme de la violence. Dans la mode la place du sacrifice est restée vacante. C’est donc un rite avec le néant au centre. À travers elle, l’individu apprend qu’il n’a jamais existé. L’idée que la mode permet d’affirmer sa personnalité est fausse. C’est d’ailleurs la mise en échec perpétuelle de cette prétention qui anime la mode : le changement perpétuel des modes est aussi leur mise en échec permanente. Mais la mode n’a aucun état d’âme ou fausse pudeur quant au caractère fictionnel et éphémère des flux d’images qu’elle consomme. C’est donc une sorte de ritualité à travers laquelle l’individu fait l’expérience, sans en souffrir outre mesure, de sa non-existence effective.
Dans l’un de tes livres, Entertainment !, tu as travaillé sur le politique et le conflit. Comment ton travail sur la mode vient-il poursuivre cette réflexion ? Pourrait-on parler d’une anthropologie, qui se construirait au fil de ton œuvre ?
Dans mes livres précédents, j’ai étudié l’émergence de ce que j’appelle la « subjectivité fictive ». Dans la modernité, l’individu se trouve pris entre deux forces. D’une part, la déconstruction par la technique et d’autre part, la reconstruction fictive par les images. L’ensemble des techniques – le droit, la médecine, l’économie… – dépiècent l’individu puisque pour elles il n’est jamais entier, il n’est jamais présent comme totalité. Il est un symptôme pour la médecine, un cas pour le droit…. Mais l’homme redevient entier grâce à la culture : ce que j’ai appelé la « culture absolue », par une sorte de cristallisation d’images, va lui faire retrouver une liberté et une autonomie qui ne peuvent exister qu’au prix de la fiction. L’homme mis en pièce par la technique retrouve son unité à travers une cristallisation d’images qui le traversent mais ne lui appartiennent pas. La liberté acquise par la subjectivité fictive est donc aussi vaste qu’elle est vide. La mode ne fait qu’exacerber cette idée d’une présence inconsistante de l’individu dans la société en la soustrayant à toute velléité d’ancrage politique ou moral. S’il y a un regard anthropologique dans mon travail, c’est donc pour penser une anthropologie négative. Pour moi l’individu est le point aveugle de la société moderne qui est proprement « une société sans hommes ». Et c’est dans la mode que l’individu découvre le fondement de ce qui l’habite, c’est-à-dire le néant des images.
Tu parles dans plusieurs de tes livres d’un nihilisme spécifiquement moderne et occidental, qui consisterait en un rapport au présent perpétuellement décalé, un nihilisme de la projection dans le futur qui échouerait toujours. Le « néant » de la mode, c’est une autre forme de nihilisme ?
Le néant de la mode est différent parce qu’il est assumé comme néant. Le vrai nihilisme de l’Occident, encore plus que de la modernité, c’est cette idée que l’être est toujours fautif. Le monde est jugé à l’aune d’un ordre de perfection considéré comme supérieur, selon une différence ontologique d’abord statique – le monde idées de Platon – qui, avec le christianisme, suivi par les autres -ismes, devient une différence temporelle entre un présent pensé comme mauvais et un futur identifié au salut. Le réel n’est alors que l’ombre défaillante d’un monde parfait. La culture absolue qui apparaît après la Révolution Française appartient pleinement à cette histoire, puisqu’elle critique notre monde, et prétend aider à faire advenir un ordre parfait. Le temps qui est le sien s’articule en trois étapes qui sont promesse, attente, et fatalement, déception. La mode n’a pas du tout les mêmes prétentions et c’est pour cela qu’elle m’intéresse. C’est un nihilisme joyeux et désenchanté : son néant est dénué de toute visée eschatologique. C’est un néant d’évanescence, qui apparaît tel qu’il est. Il n’y a alors plus d’attente, seulement de la déception. Du moins c’est ce qu’a été la mode jusqu’à récemment. Mais aujourd’hui, on observe un retour à la nécessité, une sorte de rappel à l’ordre.
À quoi ce changement est-il dû, selon toi ?
Il s’inscrit dans un mouvement plus général dont je parle dans le Traité Anti-Sentimental. Se manifeste depuis quelque temps un souci nouveau de l’authenticité, de la vérité, de la « vraie vie » ou encore du « vivant », qui s’accompagne d’une forme de remoralisation de la société. On recherche partout un fondement ou une nécessité qui en fait n’existe pas. C’est le paradoxe définitif : notre volonté de retour à l’authentique ne donnera jamais lieu qu’à une surenchère de l’imaginaire. C’est comme si la modernité avait soudain eu peur de sa complexité grandissante mais qu’elle n’avait pas réussi à faire le saut au-delà d’elle-même, puisqu’elle reste finalement dans une même logique binaire du bien et du mal, de l’être soumis au non-être. Vouloir revenir à l’authentique dans le monde où l’on vit, c’est agir comme le baron de Münchhausen qui espère sortir d’un marais en se tirant lui-même par les cheveux. Et tout cela concerne également la mode. Le système de la mode vit, ou plutôt vivait, de l’imprévisibilité, alors que le système de la culture absolue, au contraire, veut maîtriser la contingence, par une sorte de nécessité : changer le monde. Cela n’existait pas dans la mode, où le monde changeait en soi parce qu’il y avait une sorte de chute libre de contingence. Mais aujourd’hui, on assiste à une nouvelle moralisation qui est très significative quant à la fin de la mode telle qu’elle a existé jusqu’à aujourd’hui. La mode qui se dit maintenant politique, féministe, écologique, voire anticapitaliste reprend en fait le discours de la culture absolue, à l’intérieur d’un circuit entièrement soumis à la technique et au capital. C’est un changement de paradigme qui a lieu. Ce n’est pas la fin de la mode, mais la fin de la mode telle qu’on l’a connue.
Quelles sont les conséquences de cette moralisation de la mode ?
On perd de vue sa singularité, sa légèreté, cette acceptation d’un monde débarrassé de toute justification ontologique. Quand la mode commence à se soucier du futur, elle sort de son domaine pour entrer dans celui de la culture. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant de faire la critique de ce processus que d’observer ses effets. Voir comment un système qui fonctionnait en roue libre selon le principe moralement neutre d’une sorte de nécessité de la contingence a pu être rappelé à l’intérieur d’un système qui veut remettre la nécessité au centre. Ce n’est pas un hasard si arrivent ensemble, aujourd’hui, la morale et l’art. Ce sont pour moi les deux grandes forces de conservation de la société contemporaine. Les déclarations de principes éthiques et écologiques vont avec de nouvelles postures emphatiques quant au statut d’artiste du couturier. Les couturiers organisent des performances, mettent de l’art partout, et ne peuvent plus penser leurs défilés sans appeler je ne sais combien d’artistes aux prétentions révolutionnaires. Il y a même une marque qui s’appelle « Situationist »… Mais dans la mode, l’art retrouve paradoxalement son rôle prémoderne puisqu’il arrive toujours comme décor. Tout est décor dans la mode, la culture ne peut être pour elle qu’un décor.
Elle serait avant tout une forme sans contenu ?
La mode est une pure forme. Elle n’est qu’apparition, elle n’a pas besoin de se soutenir par des discours, au contraire des œuvres d’art. Le couturier est dans le facere, et non pas dans l’agere. Le critère est pour lui celui du bon travail, pas du travail bon. Cette réassignation culturelle, avec la prétention à faire art, à faire sens, à faire critique du capital, c’est un changement récent, qui se compte en dizaines d’années ou même moins. Avant, la mode consistait en une apparition-disparition de l’individu, sans que celui-ci ait jamais pu prétendre à une quelconque velléité de changement. La mode était l’expression parfaite de ce qu’est la subjectivité fictive, puisque l’on ne pouvait y exprimer sa personnalité que de manière partielle et éphémère, avant de disparaître tout de suite. C’est ce que la subjectivité fictive fait avec tous ses contenus, qu’ils soient moraux ou politiques. C’est pour cela que la mode était le lieu où l’individu, s’il ne le découvrait pas toujours, pouvait du moins découvrir le néant qui le fondait. C’était une fenêtre à travers laquelle on pouvait voir ce qu’était une autre ontologie, où le néant n’est plus soumis à l’être : une pure apparition du néant.
samedi 24 février 2024
Traité du Truc / Mardi Minuit (2024)
Pour Les Travaux d’Ulysse de Durval : « au milieu du théâtre, il faut un enfer caché et les tourments d'enfer. Au-dessus de l'enfer, le ciel d'Appolon, et, au-dessus d'Appolon, le ciel de Jupiter. A costé de l'enfer, la montaigne de Sisiphe, et, de l'autre costé, le jardin d'Esperide. A costé du jardin, le paccage du vaisseau. A l'autre costé, le palais de Circe. La sortie du vaisseau se faict entre le mont de Sisiffe et le palais d'Antifate. Une mer ; auprès, le fleuve du Stix ou Caron paraist dans sa barque garnie d'un aviron ; le tout se cache et ouvre. » En plus de cela, il faut « trois, casques garnis de leurs visières en porc, six queues de sereines, six miroirs, des aisles pour Eolle, une verge d'argent, une verge d'or, un pot de confiture, une serviette, une fourchette, un verre, du vin, quatre chappeaux de cipres, deux de fleurs, une fleur de molly, chappeau de Mercure, caducé et des tallonnierres, un foudre, un sceptre de Pluton, couronne, arbre doré dans le jardin, vents, tonnerres, flames et bruits, un caillou pour Sisiphe, un artifice dans l'antenne du vaisseau d'Ulisse . »
Pour Mélite de Corneille : « Au milieu, il faut un palais bien orné. A un costé du théâtre, un antre pour un magicien au dessus d'une montaigne. De l'autre costé du théâtre, un parc. Au premier acte, une nuict, une lune qui marche, des rossignols, un miroir enchanté, une baguette pour le magicien ; des carquans ou menottes, des trompettes, des cornets de papier, un chapeau de cipres pour le magicien. »
Des listes d’effets scéniques et d’accessoires nécessaires à la présentation de certaines pièces de théâtre ont été consignées dans d’anciens mémoires de mise en scène à usage privé, des carnets « de secrets » techniques ou encore des inventaires d’œuvres. Toutes ces archives nous ouvrent le royaume du « truc » de théâtre, où les accessoires et les effets spéciaux sont au moins aussi importants que le langage poétique des dramaturges. On y voit page après page, liste après liste, se déployer les narrations secondaires, à la fois matérielles et visuelles qu’inventaient ceux que l’on n’appelait pas encore des metteurs en scène.
Mémoire pour la décoration des pièces qui se représentent par les Commédiens du Roy, entretenus de Sa Magesté commencé par Laurent Mahelot et continué par Michel Laurent, en l’année 1673 : Pour la mise en scène de Clitophon de Ryer :
« Il faut du sang, des esponges, une petite peau pour faire la feinte du cou du sacrificateur, un chapeau de fleurs, un flambeau de cire. Il se fait une nuict, si l'on veut. Il faut des turbans pour des Turcs, des dards, des javelots, tambours, trompettes, des chesnes, des clefs, une robe de conseiller, deux bourguinottes, de la verdure, une lanterne sourde et une chandelle dedans. »Pour Clorise, pastorale de M. Baro : « Il faut un rocher ou il y ayt un précipice, ou se précipite un berger, et faire du bruit lors qu'il se précipite. Il faut aussy une fontaine coullante durant toutte la pastoralle. Au milieu du théâtre, il faut des buissons ou l'on faict action de voir a travers du feuillage. Il faut aussy un arbre ou l'on faict feinte de graver des vers. Il faut un poignard, des rossignols, de la ramée. Le théâtre doit estre tout en rocher. »
Au fil de ces énumérations extrêmement suggestives, les juxtapositions d’objets construisent en lieu et place des dialogues leur domaine imaginaire propre. Elles racontent à demi-mot, ou plutôt dans un autre langage, des histoires qui ne sont pas tout à fait celles des pièces qu’elles accompagnent. Des miroirs, des ailes pour un dieu, un sceptre, un arbre d’or, un caducée… Une demi-page d’indications désordonnées, voire quelques lignes, suffisent à l’élaboration d’un monde.
Inventaire des œuvres produites par John Carrow, menuisier et fabriquant d’accessoires, pour une mascarade et des pièces de théâtres données lors de festivités de Noël en 1574 :« un monstre, des montagnes, des forêts, des bêtes, des serpents, des armes de guerre tels que des canons, dagues, arcs, flèches, haches, hallebardes, lances, épées courbes, épées courtes, écus, haches à deux mains, gourdins, heaumes, fausse mousse, gui, houx, fleurs, colle, pâte à papier et autres objets comme des clous, des anneaux, des queues de cheval, des écuelles pour les yeux des diables, un paradis, un enfer, le diable et tout le mal »
Ces listes constituent à elles seules des spectacles muets, spectacles tout en effets visuels, où les objets deviennent personnages principaux de ce qui ne se donne même plus la peine d’être une intrigue. Pour qui voudrait en faire le support d’une reconstitution minutieuse, le monde créé par cette poésie cumulative fait difficilement sens. Fragmentaire, lacunaire, tronqué, il n’est que l’empreinte approximative de ce qui a disparu, la modeste trace écrite restant d’une débauche esthétique dont il reste bien difficile de se faire une idée, plusieurs siècles après sa disparition. Il constitue avant tout un espace textuel, un espace littéraire : il est celui des mots qui composent la liste, de leur juxtaposition pittoresque et du vide qui persiste entre eux aussi bien qu’après eux.
Pour mettre en scène Pandoste de Hardy :« (…) Un rechaut, une aiguière, un chappeau de fleurs, une fiole pleine de vin, un cornet d'encens, un tonnerre, des fiâmes. Au quatriesme acte, il faut un enfant. Il faut aussy deux chandelliers et des trompettes. »John Davy fournit en 1579 à un « office des divertissements » :« du gui et du houx pour le rocher dans la pièce jouée par les serviteurs du comte de WarwichDe l’aquavit pour brûler dans le même rocherDe l’eau de rose pour assainir l’odeur de celle-ciDes verres pour transporter et utiliser celles-ciUne cordeDes poches d’animauxDes pattes d’ours »
Pour ceux qui lisent aujourd’hui ces textes avec toute la distance de l’anachronisme, l’une des caractéristiques les plus étonnantes de ses litanies d’accessoires consiste dans la brutalité des juxtapositions et télescopages qu’elles opèrent entre différents plans de réalisme mais aussi entre différents niveaux de matérialité ou si l’on veut, différents niveaux ontologiques. On réclame « un enfant » de la même façon que l’on rappelle qu’il faut « une trompette ». Un pot de confiture, une queue de sirène et des éléments météorologiques tels que le vent ou le tonnerre sont tous mis sur le même plan. Le ciel et ce qui s’y passe deviennent des « choses » comme d’autres, des objets concrets à manipuler et plus précisément des « trucs » de théâtre, au sens d’effet spécial. Un évènement céleste relève du « truc » au même titre qu’un coussin piégé ou qu’un chapeau à double fond. Tout ce qui est mis au service du spectacle participe d’une même dimension du réel, celle de la scène qui unifie tout : le prosaïque et le fantastique, le terrestre et céleste, le matériel et l’immatériel, le minuscule et le gigantesque.
Francesco d’Angelo invente selon Vasari « des chérubins automates sortant de nuages artificiels pour adorer l’image du Christ »
Les effets spéciaux, illusions ou escamotages théâtraux s’appelaient encore au XVIe siècle des « feintes » ou des « secrets », et ceux qui en faisaient commerce des « maîtres feintiers » ou « maître des secrets ».
Ensemble de « feintes » théâtrales que le peintre Christophe Loyson se voit commander en 1541 pour le spectacle le Jeu de la Vengeance et destruction de Jherusalem au village de Plessys Picquet :« le costume de Dieu le père et de trois anges, des diades pour Dieu le Père, le Fils et Saint Esprit, Notre Dame et les anges ainsi que les accessoires qu’il faut pour le Paradis » il doit en outre fournir « tant les bâtons royaux, les couronnes d’empereurs que de rois, évêques, que les poupées et mannequins (ydoles) et autres feintes pour les décapitations et martyres (…) peintures, couleurs, perruques, cheveux, barbes, nuées »
La machinerie de pointe d’une époque a pu s’inventer avec ces dispositifs scéniques. Des expérimentations des « maîtres feinteurs » jusqu’aux animaux automates et constructions mouvantes des peintres-machinistes de la Renaissance italienne, parmi lesquels Léonard de Vinci, le truc de théâtre, aussi frivole semble-t-il, a souvent été un haut-lieu de l’invention technique. Car pour créer l’apparence d’un miracle, c’est-à-dire pour susciter la stupéfaction, l’émerveillement et pour finir l’incompréhension, il faut s’appuyer sur une ingénierie dont les moyens restent inimaginables pour le commun.
Extrait des Feintes qu’il conviendra de faire pour le Mystère des Actes des Apôtres, manuscrit de 1536 :« Doit se faire en Paradis un grand tonnerre organisé, puis, descendre sur le Cénacle des langues feu avec clarté, et peu après doit apparaître le Saint Esprit pour illuminer et remplir de grâce les apôtres (…) Faut avoir deux vrilles feintes pour crever les yeux de Saint Mathieu, et il faut des yeux feints dans lesquels progresseront les vrilles (…) Doivent venir sept diables de sous la terre, en forme de chiens, et ils doivent venir de sept lieux différents (…) Faut deux tigres horribles, sortant de sous la terre, qui doivent suivre les apôtres et marcher doucement derrière eux. Les deux tigres doivent se cacher secrètement sous terre, et à leur place doivent sortir deux moutons (…) Doit choir le temple quand l’idole fondra (…) Saint Paul sera décapité, et sa tête fera trois sauts, et de chaque saut sortira une fontaine dont sortiront lait, sang et eau »
Les nécessaires précisions techniques décrivant les effets de transformation font passer la liste de l’énumération d’objets à la succession de scènes, où le mystère, par certaines de ses séquences les plus spectaculaires, prend progressivement forme. Consignés en listes, les « trucs » forment des scénarios d’effets. La consigne de mise en scène se fait narrative, elle se transforme en une série de petites séquences d’événements qui sont autant de visions, condensations hallucinées des moments qui composent le spectacle.
« Doit choir le temple quand l’idole fondra » : rien de volontairement rhétorique dans ces formules, leur concision et leur impérativité ne trouve son sens que dans le cadre fonctionnel du document, c’est-à-dire qu’elles s’adressent à celui qui les lit à la façon d’une recette de cuisine. Il reste qu’elles n’en résonnent pas moins d’une forme de magie verbale toute spéciale, approchant le ton de la prophétie.
Pour une scène de « danse du feu » exécutée par Pluton et Proserpine dans le Ballet de Tancrède, Horace Morel crée en 1619 :« des coiffures en forme de pots à feu que les danseurs s’allument réciproquement avec leurs sceptres ».L’inventaire des accessoires de la troupe du Lord amiral en 1599 comprend :« une toison d’or, deux raquettes, un laurier, la ville de Rome, un baldaquin de bois, la tête du vieux Mahomet »
Une ville, une tête : la loi de juxtaposition de l’inventaire prévaut sur tous les changements d’échelle, aussi brusques soient-ils. Sous le règne du « truc », l’univers entier se trouve assimilable. Si ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, ce n’est pas ici du fait de correspondances métaphysiques mais plutôt d’une similarité de substance, puisque tout, sur la terre comme au ciel, n’est que carton-pâte, toc, simili. Au sein de l’espace unificateur de la scène, tout est « truc », rien n’est jamais que truc : la barbe de Dieu, une couronne de laurier, la lune, des macaronis. Quelles que soient ses prétentions au sacré, rien de plus profane que le « truc ».
Raccolta di scenari più scelti d’istrioni, recueil manuscrit d’intrigues de Commedia dell’arte compilé au milieu du XVIIe siècle :« un faux gourdin, le temple de Bacchus, un verre d’urine, feu, fumée, un paquet de farine, des chemises, un mulet, un jardin, la mer, le ciel un nuage, un éclair, un serpent avec une queue, des macaronis pour les fantômes, des oranges… »Ce qu’il faut pour jouer Poliche :« Une bosse en peau de mouton, une veste avec une corne dans le dos, au moins un petit plumeau bleu pour caresser un chapeau, morceau de tissu rose brillant pour figurer l’intérieur d’une tête, un beau rayon de soleil ou des cloches pour le moment du baiser, une bosse en forme de fesses, sacs à main à fond rose en nombre suffisant, un pipeau pour appeler l’amoureux, des chapeaux type Schtroumpf, une bosse en mousse, un chapeau en forme d’aileron de requin, des gloussements effrénés, un habit à longues manches pour les secouer pendant la scène de séduction, un oiseau en terre cuite pour siffler dedans, un grand chapeau à tubes horizontaux, des faux-nez, deux bosses cousues sur un débardeur moulant, des cris d’animaux inconnus, une robe aux manches froncées, une collerette rigide en tissu et en plâtre, une bosse en laine avec des cordes cousues dessus, une grande culotte molle, un chapeau plus haut que tous les autres, des ornements pour les chaussures, des gants, une petite protubérance pour faire une surprise. »
En italien le « trucco » est à la fois le maquillage et le « tour », l’astuce.
Dans les Scenari inediti della Commedia dell’arte, Contributo alla Storia del teatro popolare italiano, de Adolfo Bartoli, publiés en 1880 :« des pinces pour arracher les dents, une petite table avec nappe et encrier, des barbes en nombre suffisant, deux chevaux en carton pour le tournoi, des bancs en jonc, un chou pour le donner à flairer à l’un des personnages, un morceau de parmesan pour le donner à flairer à Zani, deux grands coffres capables chacun de contenir un homme, une grande cuve où puisse entrer un homme, un costume de nécromancien, un palais, un masque et un manteau pour la reine, une lettre ensanglantée »
Les entrées les plus récurrentes dans les recueils de Commedia dell’arte sont « des gourdins, des lanternes, des armes, du sang, des masques, des vêtements, des animaux vivants, des vases de nuit et des macaronis ».
Dans, Il Teatro delle favole rappresentative overo la ricreatione comica, boscareccia e tragica, recueil de Flaminio Scala publié en 1611 :« deux gourdins, lanternes en nombre suffisant, un grand miroir monté sur des pieds, une trompette du jugement, deux robes pour les fantômes, un vêtement pour fou, un vase de nuit avec du vin blanc, huit tonneaux pour l’eau, un coq vivant, un chat vivant, un très beau bateau, une tête à la ressemblance du prince du Maroc, une lune qui se lève, un joli petit banc dans le goût génois, un vase d’argent avec du feu, des vêtements dans le goût persan pour tous les personnages, un tremblement de terre… »
Dans le cadre de la Commedia dell’arte, les listes de « trucs » désignent avant tout des structures matricielles pour le jeu. De même que les intrigues qu’elles viennent accompagner, simples canevas où se succèdent de façon chaotique les situations les plus invraisemblables, les objets sont, en fait, surtout des prétextes au déploiement d’une expressivité corporelle. Le « truc » devient le geste, l’attitude que suscite ou permet l’objet : il est le coup de bâton plutôt que le bâton lui-même.
Recueil de scénarios de Basilio Locatelli, deux manuscrits, en 1618 et 1622 :« un poignard, du sang, une robe de femme pour le jardinier, des épées ensanglantées, une flûte, un cercueil, une prison avec grillage, une main artificielle pour faire une farce, une chemise de femme, huit chemises blanches avec bonnets, huit lanternes en carton avec du feu, une échelle de corde, un masque d’âne, une tour, un dauphin, quatre bonnets juifs jaunes… »
Ici, l’objet devient le support des lazzi (gesticulations, grimaces, gags) : ainsi du petit plumeau bleu devient « truc » que lorsqu’il sert à caresser un chapeau ; ainsi de la « la guirlande qui a la vertu de faire aimer », ce que l’on ne peut savoir qu’une fois que l’on a observé ses effets sur la personne qui la porte ; ainsi encore de la robe de femme qui n’est cocasse que portée par un jardinier. Dans un théâtre d’improvisation, les « trucs » participent donc à la fois de l’objet et de l’acte, ils opèrent la jonction de ces deux domaines. D’où parfois certaines précisions nécessaires : on trouve des « bâtons à battre » aussi bien que des « bâtons à piquer des bœufs » ou que des « bâtons à porter à la main ». Sans doute les listes qui consignent de tels accessoires sont-elles les plus lacunaires, puisque trouées par l’absence du corps guignolesque du comédien. Mais elles sont aussi, paradoxalement, les plus vivantes, car les plus propices à suggérer l’action et le vivacité scénique qui fait défaut à la trace écrite.