mercredi 7 janvier 2026

Retroussements. Notes sur un geste de mode et de racolage / Modes Pratiques (2025)


L’histoire de la mode est autant faite d’objets, vêtements et accessoires, que de gestes, poses et attitudes. À toute silhouette et forme de mode nouvelle correspondent un ensemble de mouvements et de dispositions corporelles. Ce n’est pas autre chose qu’affirme la demi-mondaine Liane de Pougy lorsque, rapportant dans son journal la matière d’une conversation avec l’un de ses amis, elle écrit : 

« Nous avons parlé des gestes. Chaque époque, chaque mode apporte les siens. Celui de la tabatière, les mitaines et les bras ballants sur la crinoline les mouchoirs tenus au milieu. Ce fut aussi le geste charmant de relever sa robe et de montrer ce qu’il fallait pour faire deviner le reste et monter le désir… Maintenant on est décolletées. Fait-il froid ? Un joli mouvement frileux fait tenir à pleins doigts la fourrure croisée autour de la gorge. Les jupes sont courtes, plus besoin de se retrousser, on éloigne les bras à la hauteur des yeux : c’est pour lire l’heure à la montre-bracelet. Il y eut des moues char- mantes contre la grille des voilettes, le geste du bâton de rouge, si fréquent qu’on ne le remarque plus, du pompon, devenu si naturel ; le petit coup sec de la canne ou bien son inutilité, posée très haut sous l’aisselle. » 

S’ils sont souvent déterminés par les nécessités pratiques et ergonomiques qui naissent à l’intersection des formes vestimentaires, des modes de vie et de leur environnement matériel, les gestes de mode sont également, on le voit ici, des gestes de coquetterie, ornementaux ajoutant leur raffinement à celui des vêtements qu’ils animent. La demi-mondaine qui égrène ces séries d’attitudes passées est bien placée pour le savoir : icône de style et « beauté profession- nelle » comme on appelle à la fin du XIXe siècle certaines courtisanes ou figures publiques réputées pour leur élégance, elle est durant deux ans la rédactrice en chef de la revue L’art d’être jolie, dotée d’une rubrique intitulée « La grâce des gestes ». Comme dans quantité de guides de savoir-vivre, on y apprend à boire et manger avec élégance, à prier de façon charmante, à écrire sans perdre sa dignité ou encore à distinguer les différentes façons de manier son mouchoir et son éventail Parmi les nombreuses pages que la revue de Liane de Pougy a consacrées à l’art de se mouvoir en beauté, l’une s’attarde sur celui de se retrousser, « geste charmant de relever sa robe et de montrer ce qu’il [faut] pour faire deviner le reste et monter le désir ». Dans un article publié en 1904 intitulé « La science du joli retroussis », on apprend qu’à cause d’un nouvel accessoire, le relève-jupe automatique, et du raccourcissement des jupes dans les modes récentes, le geste serait en pleine « décadence » et même en voie de disparition. Obsolescence qui désole la rédactrice, se posant en défenseure de l’ancienne coutume. L’action élégante de saisir sa jupe à une ou deux mains, pour en relever le bas, est décrite par elle en ces termes : « Y a-t-il rien de plus charmant que la femme qui “sait” se retrousser ? Tantôt, d’un adroit tour de poignet dont elle a le secret, elle enroule toute sa traîne autour d’elle, sans que, cependant, sa démarche en soit entravée le moins du monde. Tantôt, d’une seule main, ferme et nerveuse, elle attire par le haut et retient sur la chute de ses reins la queue encombrante de sa robe. D’instinct, elle règle ce geste, de façon que la bordure de son vêtement affleure le talon de sa bottine. » Deux points au moins méritent ici commentaire. D’abord, le fait que le retroussement soit présenté comme un art ou une « science », c’est-à- dire comme une pratique aux divers degrés de maîtrise, demandant donc un apprentissage. Ensuite, l’exposition de cette « science du joli retroussis » dans un organe de presse dirigé par une célèbre demi-mondaine, prostituée haut-de-gamme se présentant comme dépositaire et maîtresse des secrets de l’art du geste élégant. La circulation de la technicité du geste de mode entre les corps des professionnelles de la sexualité et ceux des « femmes honnêtes » fait écho à une question qui traverse, non sans angoisse, toute la deuxième moitié du XIXe siècle : peut-on toujours distinguer nettement une prostituée d’une femme honnête ? Existe-t-il des signes in- faillibles, accessoires vestimentaires, gestes, ou attitudes, qui n’appartiendront jamais qu’au monde de l’amour vénal ? Au sein du catalogue potentiellement infini de gestes de mode, le retrousse- ment de la jupe cristallise ces enjeux avec une intensité particulière. Omniprésent dans les représentations visuelles de la prostitution, notamment dans le dessin de presse humoristique et les revues grivoises explicitement destinées à un public masculin, il se retrouve dans la presse féminine et particulièrement dans la presse de mode, que ce soit dans la gravure ou la photographie, où il vient infléchir de son mouvement les silhouettes qui présentent les derniers modèles des maisons de couture parisiennes et des grands magasins8. Outre ces images de natures diverses, le retroussement ou « retroussis » constitue le sujet de nombreux commentaires écrits, aussi bien dans une presse généra- liste, galante ou graveleuse, que dans des manuels de bonne conduite destinés à un lectorat de bourgeoises respectables. Cette diversité des sources nous apprend déjà quelque chose, indice de l’ubiquité qui était la sienne dans la société de la fin du XIXe siècle, tant en termes de pratiques que d’imaginaires. Elle permet d’établir que le geste du retroussis court et circule entre le monde de la galanterie et celui d’une culture de mode plus largement répandue. Il y prend toutefois des formes et des significations différentes. 

Gestuelle du racolage 
Avant d’examiner plus en détail les différences nuances du retroussis, quelques précisions sur les difficultés qui marquent, à la fin du XIXe siècle le déchiffrement des apparences prostitutionnelles. La question de la distinction entre une passante et une professionnelle qui racole, au-delà des confusions dont témoigne l’arbitraire des rafles de police et d’une certaine forme de paranoïa morale, n’est pas sans poser de réels problèmes. Les prostituées encartées, c’est-à-dire déclarées à la préfecture de police, quand elles n’exercent pas dans des maisons closes, racolent dans les rues aux heures légales où elles se présentent ouvertement pour ce qu’elles sont. Elles s’adressent directement au client, le poursuivent parfois de leurs cris, viennent à sa rencontre, l’attrapent par le bras ou s’agrippent même à lui. Leur tenue, mais surtout leur comporte- ment, signale avec netteté leur profession. Seulement, dès lors que l’on quitte la classe des encartées, la question de la reconnaissance de la femme vénale se complique. Les prostituées insoumises, c’est-à-dire non-déclarées à la préfecture, sont majoritaires à Paris. Elles sont légion dans les rues et les passages, aux terrasses des cafés et des restaurants, dans les théâtres et les music-halls. Mêlées à la foule, elles peuvent s’y signaler par certains excès de toilette, regards ou gestes significatifs, mais les motifs d’ambiguïté et d’incertitude sont fréquents. Si bien qu’à la question de savoir où commence et où finit le raco- lage, personne ne semble pour finir plus savoir répondre, pas même ceux qui l’encadrent ou tentent de le faire interdire. Celui-ci, surtout lorsqu’il est opéré par des clandestines, use en effet d’un répertoire d’attitudes relativement communes. On peut racoler en se contentant de mar- cher par les rues, en contemplant une vitrine de magasin, en attendant l’omnibus ou en assistant à une pièce de théâtre. On peut racoler en resserrant son châle sur ses hanches ou en faisant bouffer sa jupe, mais aussi en marchant les yeux baissés, avec l’air modeste : les prostituées prenant l’apparence de pseudo-bourgeoises respectables sont légion, notamment avec la pratique du « racolage à la fausse veuve » où la tenue de deuil se transforme en costume aphrodisiaque. Autant d’apparences et d’attitudes quotidiennes que l’opération du « raccrochage » vient abstraire de leur fonction première pour les charger d’un sens nouveau. Plutôt que par des formes singulières, le racolage se signale souvent par l’intensification de formes préexistantes, qu’elles soient vestimentaires, gestuelles ou comportementales : ce par quoi les prostituées insoumises se distinguent au sein de la foule est en général un degré d’intensité de la présence. La distinction entre prostituée et « femme honnête » ne relève pas tant d’un ordre clair de signes distinctifs – comme ont pu l’être les différents signes d’infamies historiquement imposés à l’exercice de la prostitution – que d’une position, possiblement ambiguë, au sein d’un gradient de vêtements et comportements relativement semblables, dont l’intensité va en se déployant depuis le pôle de la pseudo-discrétion ou respectabilité singée jusqu’à celui de l’outrance la plus scandaleuse. 
C’est ainsi que pour se faire repérer, les clandestines « jouent de la prunelle ou du coude, ricanent, appellent l’attention par leur démarche, leur costume, se font accoster, mais n’accostent pas ». Au théâtre, par exemple, « où elles arrivent tard pour se faire remarquer, écrit-on en 1870, elles attirent l’œil par des excentricités de costumes ; elles sortent à chaque entracte, quittent et reprennent quelque vêtement aux couleurs voyantes, parlent haut, rient bruyamment, jouent de la lorgnette et de l’éventail ». Rien de scandaleux ici, rien non plus d’aussi précis et direct que le « viens-tu ? » que peuvent lancer les encartées. C’est en faisant d’attitudes, de gestes ou de vêtements relativement ordinaires les véhicules d’effets esthétiques inédits, que ce soit par leur exagération formelle – ainsi d’une robe à la mode mais dont la couleur sera particulièrement vive –, par leur mise en série – ainsi des aller-retours systématiques depuis une loge de théâtre –, ou encore par leur combinaison – ainsi d’une façon de parler très haut, assortie d’œillades – que le racolage se donne à lire pour ce qu’il est. Dans une telle perspective, tout geste, attitude ou habit peut se transformer en un geste-signal prostitutionnel ayant pour fonction d’appeler le client, dès lors qu’il se situe à un certain degré sur ce que la société identifie comme un gradient de l’indécence ou dans l’autre sens, un escalier de la vertu. Une fois définie cette logique générale, son observation à l’échelle d’un geste unique, le retroussement des jupes, permet de tenter une identification de ce gradient de l’indécence. Dans le cas du retroussis, l’on serait presque tenté de le figurer visuellement, simplement par la hauteur de la robe sur la jambe : un escalier de la vertu dont l’on pourrait établir les échelons tout au long des cuisses et mollets. Les choses sont toutefois plus complexes. Les degrés d’intensité d’un geste que l’on pourrait vouloir caractériser par des centimètres de chair ou plutôt de sous-vêtements dévoilés, se définissent en fait par une multitude de modalités for- melles. Saisissement de la robe par le bout des doigts ou bien à une ou deux mains, rapidité de son accomplissement, opération sur le devant ou le derrière du corps, hauteur de la jambe à laquelle le tissu de la jupe se trouve saisi, manière de porter le tissu ramené – par devant-soi ou bien en paquet sur la hanche… Sans espérer épuiser le sujet, tant les détails et variations de ce seul geste apparaissent nombreuses, je voudrais ici rendre compte de quelques-unes de ces inflexions, ainsi que des fonctions qui purent être les siennes dans les dernières décennies du XIXe siècle. 

La jupe et la boue 
Avant toute chose, le retroussement est doté d’une fonction pratique. On se retrousse – cela semble être l’origine du geste ou du moins sa justification la plus fréquente – afin d’éviter le contact de la jupe avec le sol dans un lieu public, pour ne pas crotter le bas d’une jupe dans les rues, surtout les jours de pluie, mais également pour éviter de ramasser les poussières ou le sable, à la campagne, à la plage, dans des jardins publics ou aux champs de courses. Pas exactement de la même façon, l’on se retrousse lorsque l’on descend ou monte les esca- liers ou que l’on grimpe sur le marchepied d’une voiture, pour ne pas marcher sur le bas de sa robe. La première fonction du geste est ainsi pratique : il préserve la propreté d’un habit. Il semble toutefois à peu près impossible d’en trouver une description qui n’adopte pas un point de vue normatif. La question de savoir comment une femme « convenable » se retrousse décemment revient dans les manuels d’élégance et de bonne conduite : « Par un temps de pluie, les dames en retroussant leurs jupes doivent le faire de la main droite et avec autant de décence que possible » lit-on ainsi dans un manuel de civilité publié en 1879. L’accessoire du « relève-jupe » ou « saute-ruisseau » permet- tant de se retrousser en réduisant au minimum le rôle de la main concourt à cette décence, ren- forçant l’aspect technique d’un geste ainsi rendu supposément moins affriolant. La question est aussi traitée dans la presse féminine, d’un point de vue à la fois pratique et esthétique. On lit dans La mode de style, en 1899 : 

« Il y a bien des manières de relever sa jupe, mais peu sont gracieuses. Les jours de pluie, par exemple, on relève sa jupe d’un côté et l’autre tombe. Un système simple et commode consiste à relever le côté gauche de la jupe à l’aide d’une forte épingle de nourrice, en acier, attachée un peu au-dessus de la ceinture. Il est facile alors de relever à la main ce qui reste des plis de la jupe. » 

Instrument d’une révélation publique du corps, le retroussis fait ainsi, lorsque les sources qui le mentionnent sont destinées à un lectorat féminin, l’objet d’in- jonctions esthétiques et morales. Prolongeant par son mouvement la stylisa- tion vestimentaire de la silhouette, il participe d’une mise en forme publique du corps se voulant à la fois pudique et élégante, respectable et coquette. De geste pratique, il devient élément actif de construction d’une apparence publique « comme-il-faut ». Les vertus du retroussis tel que le présentent les revues de mode et manuels de civilité consistent en une délicatesse du geste, soit une absence de brusquerie dans son accomplissement ainsi qu’une retenue dans le dévoilement du corps. Au sujet du retroussis véhiculaire, les Secrets de beauté d’une Parisienne publiés en 1894 posent qu’« il convient, pour une femme élégante, de retrousser légèrement sa robe, de poser à peine un pied sur le marchepied et de descendre, en se donnant un très léger élan ». La valeur de légèreté est primordiale : sur les gravures et photographies qui le représentent, le geste reste des plus subtils. C’est généralement une seule main ou juste quelques doigts qui soulèvent de façon presque imperceptible le tissu de la robe, ne montrant en dessous qu’un peu d’ombre sous la jupe, le bout d’une bottine ou quelques centimètres de jupons, sans dévoiler le galbe du mollet Cette nécessaire finesse du geste se laisse saisir dans une anecdote judiciaire rapportée dans le Paris-Journal en 1908. On y lit l’histoire d’une femme qui, pour défendre sa cause face à un service de voirie auquel elle demandait des dom- mages et intérêts (un balayeur aurait souillé sa robe par négligence) entreprend une démonstration publique de l’art du retrous- sis. Celle-ci vient contredire un avocat qui « relevant jusqu’aux genoux sa robe professionnelle, se promena cinq ou six fois devant le tribunal », croyant ainsi prouver qu’elle n’avait qu’à mieux retrousser sa robe si elle voulait éviter l’atteinte de la boue. Pour montrer le caractère fallacieux de l’argument – gestuel – la plaignante, « avec trois doigts, retroussa vivement l’étoffe d’une robe fort bien taillée et découvrit, à peine, avec une discrétion exquise, la naissance agréable de deux mollets charmants », gagnant ainsi son procès. Quel que soit le désordre de la rue, une femme convenable ne saurait y lever sa robe jusqu’aux genoux. À la lecture d’un tel texte, on peut se demander si les photographies ou gravures de mode n’euphémisent pas le geste, puisqu’elles le présentent sous une forme dont l’intensité ne permet pas réellement d’éviter la souillure du sol. Par comparaison avec le retroussis ci-dessus décrit, le geste que figurent les images de la presse de mode reste un infra-retroussement, ne révélant jamais la naissance du mollet. Le geste pratique, extrait de son contexte d’usage, y serait alors plutôt suggéré que représenté. Sans doute, cela est-il lié, à la fois aux critères de décence visuels de la presse féminine, et à une tendance à l’abstraction inhérente à l’image de mode. Les corps de mode des revues et catalogues, hors-sol et hors-contexte, jouant des attitudes et de la gestuelle comme d’orne- ments, restent en-deçà du réalisme d’un geste pratique. 

Retroussis dernier cri 
Quels que soient sa pudeur et ses euphémismes, la lecture de la presse de mode permet d’identifier les nombreuses variations esthétiques et vestimentaires du retroussis. Le geste est en effet lié à certaines modes spécifiques, concernant l’assortiment ou le contraste de matières ou de couleurs entre la robe et les sous- vêtements qu’elle dévoile par intermittences. On lit dans L’Art et la mode, en 1890 qu’« alors que les robes sont d’une simplicité exagérée, on porte des dessous d’un luxe effrayant ; pour des costumes de laine, on voit des dessous de faille avec mille plissés de surah et de dentelle ». Quelques années plus tard, en 1894, l’ac- cord esthétique entre robe et jupon se trouve sujet à de nouveaux commentaires : 

« Le luxe des dessous va toujours croissant. L’été, c’est à cause de la poussière qu’on relève sa robe et qu’on laisse voir un jupon de léger surah ou de fine batiste tout couvert de dentelles. L’hiver, c’est à cause de l’humidité du sol, je n’ose pas dire de la boue, car les jolis jupons de moire, de satin, de taffetas ne sauraient supporter le contact de l’horrible pavé lorsqu’il pleut. Cette année le pékiné et les soieries Louis XVI ont remplacé les failles Louis XV de l’année dernière. Les volants en baldaquins, retenus de-ci et de-là par des bouffettes ou des brindilles de rubans comète sont fort à la mode. » 

Par-delà le prétexte pratique qui ne cesse de se réaffirmer, le geste de la main qui soulève la robe devient ici un geste de mode au sens le plus strict du terme, dans la mesure où il permet l’invention et la réinvention de tout un ensemble d’effets vestimentaires inédits, reposant sur le contraste ou l’accord de la jupe et de ses dessous. Des effets de drapé, de contraste ou de dévoilement se trouvent parfois intégrés aux coupes des robes elles-mêmes, dont certaines semblent immobiliser dans le tissu l’action d’une main absente. On lit dans la revue Élégances féminines en 1913 : « Certaines maisons se font une réputation pour leurs exquises draperies faisant valoir la souplesse des beaux tissus. Dans leurs costumes “tailleur” mêmes, d’après-midi, ce sont des plis à peine pincés, des retroussis légers sur un des côtés de la jupe. Rien n’est plus étudié que ces plis qui sont pris dans une quille, un panneau ; ils esquissent le mouvement gracieux qu’une main élégante et fine donne au tissu qu’elle soulève à peine ; c’est presque un geste avec un air d’abandon et de grâce. » Le geste élégant et léger du retroussement, d’abord conçu comme geste utilitaire, achève ainsi, une fois détaché de la main vivante qui l’accomplissait et intégré à la conception du vêtement, de devenir ornemental. Il fau- dra alors retrousser ce qui a déjà été pseudo-retroussé par la coupe de la robe pour venir protéger celle-ci des salissures du sol. Appels de la main Parallèlement à ces représentions d’un retroussis « correct » destinés à un lectorat de femmes, les titres de presse destinés à un lectorat masculin publient d’innom- brables figurations grivoises voire graveleuses – textuelles mais surtout visuelles – de femmes se retroussant. Les retroussis des jours de pluie et les retroussis de marchepied d’omnibus, aussi convenables tentent-ils de rester, font l’objet d’une incessante érotisation. Le tableau devient alors tout autre. Cette presse masculine procèdent par exagération, montrant des flots de dentelles sous les jupes relevées jusqu’aux genoux voire jusqu’aux cuisses, et des postérieurs ren- dus ultra-proéminents par le retroussement. Au carrefour d’images et de textes le remodelant chacun dans la perspective de logiques contradictoires, le geste de mode aujourd’hui disparu apparaît ainsi, quelle que soit son omniprésence dans la presse fin-de-siècle, difficile à saisir dans ses formes exactes. Dans les représentations de la presse masculine, la limite séparant la fonction pratique ou ornementale du geste de la séduction érotique voire du racolage devient en outre difficile à tracer. Le problème du sens du geste est d’autant plus délicat que le retroussis y est bien plus abondamment figuré que dans la presse féminine, et que de telles sources sont majoritaires lorsque l’on cherche des descriptions et figurations du geste de retroussement. Une chose est toutefois certaine, à l’examen de l’iconographie de la prostitution de rue mais également du demi-monde qui se déploie dans des titres de presse tels que Le Frou-Frou, La Vie Parisienne ou Jean qui rit : le retroussis constitue l’un des gestes canoniques du racolage fin-de-siècle et de son imaginaire visuel. Sur d’innombrables dessins de presse on voit ainsi une femme aux jupes franchement retroussées, parfois suivie d’un homme qu’elle regarde en coin. Le mouvement de la main saisissant le vêtement, laissant sortir de sous la jupe l’écume des sous-vêtements, doit entraîner le mouvement du désir. Pratiqué de façon ostentatoire et récurrente dans un espace public, à l’intention d’un observateur, il devient le signe clair d’une invite prostitutionnelle. Reste toutefois à définir ce que serait cette ostentation du retroussis, caractérisant le geste dans le contexte de l’amour vénal. Le retroussement prostitutionnel, si l’on tentait de le décrire dans des termes généraux pour le distinguer du retroussis comme-il-faut, se distinguerait d’abord par la hardiesse avec laquelle la ou les mains saisissent la jupe mais aussi la hauteur à laquelle elle se voit ramenée sur la jambe, bien haut sur le mollet au-dessus de l’escarpin ou de la bot- tine, parfois même jusqu’au genou. Premier critère qui varie toutefois selon les degrés de prestige de la prostitution, qui sont autant de degrés de sublimation des signaux de racolage : une pierreuse se retroussera bien plus franchement qu’une demi-mondaine. Ensuite, les jeux de regards accompagnant les jeux de jupes signalent la nature vénale de ces derniers. On lit dans Le Gaulois en 1886 que « quand elle veut marcher, duchesse ou bourgeoise doit savoir que la véri- table élégance consiste dans une rigoureuse simplicité. Ne pas être remarquée, tel est le principe. On doit marcher d’un pas égal ne jamais se retourner, ne jamais rien voir. Même au bras d’un mari ou d’un frère, la tenue doit être absolument réservée ». À l’inverse, une prostituée marche et se retrousse en regardant alen- tour, en voyant et en montrant qu’elle voit ceux qu’elle croise, jusqu’à leur jeter des œillades appuyées. Le retroussement des jupes des professionnelles de la sexualité se signale également par la nature affriolante des dessous qu’il peut exhiber. « Un bas de soie grise, brodé de rose, assorti à la toilette, d’un effet char- mant, gracieux, mais un peu risqué » permet au héros d’un roman publié en 1910 d’identifier la femme qu’il suivait par les rues comme une femme galante. Par distinction avec la simple monstration d’un bord du jupon, l’exhibition publique des bas et surtout de bas ornés, brodés ou ajourés, semble fonctionner comme indicateur supposé d’une forme de légèreté de mœurs, réellement liée à la prostitution ou bien seulement suggérée par association avec cette dernière. Pour ce qui est de la forme du geste, le retroussis prostitutionnel se distingue par l’insistance qu’il met à resserrer le tissu de la robe autour des hanches et du postérieur. Plus qu’au geste frontal d’un soulèvement de rideau restant à distance respectueuse de la jambe qu’il dévoile en partie, il s’apparenterait, à en croire nombre de dessins de presse, à un geste d’enveloppement et même d’enser- rement de certaines parties du corps. Se pose toutefois ici encore une fois la question de la distorsion et de l’exagération formelle du geste dans sa représentation, surtout lorsqu’il se trouve figuré de façon caricaturale dans des revues comiques et grivoises. Car loin du caractère stéréotypé de ces images, ce geste devient, dans le cadre de la prostitution où il se charge d’une dimension érotique plus assumée, un terrain de recherche esthétique privilégié, un lieu de création d’effets visuels travaillés. Quoiqu’il soit plus hardi, moins discret, les formes qu’il emprunte et les inflexions qui sont les siennes sont loin d’être moins raffinées que celles des retroussis « comme-il-faut ». On trouve décrite dans La Vie Parisienne en 1897 la figure d’une demi-mondaine s’étant gagné une petite célébrité rien qu’à la manière qu’elle a de retrousser ses jupes et de les faire voler : « Celle-ci sait jouer du retroussis. C’est même une réputation parmi les demi-mondaines. Elle a une façon à elle de saisir jupes et jupons, et de les faire bouffer, d’un coup savant, avant de monter en voiture, ou d’en descendre ; c’est un éclair ; on entrevoit du broché, les volants plissés accordéon, des dentelles, et dans ce frou-frou, un bas de cheville exquis. Ce n’est qu’un éclair, et elle n’a que cela pour elle… » Un certain effet de confusion visuelle, on le voit, semble déterminant dans la capacité qu’a le geste de mode à devenir un mouvement érotiquement émouvant. Mais la limite des images fixes et des descriptions textuelles pour saisir un geste se fait ici ressentir : technique d’animation instantanée de l’habit, il est avant tout mouvement, élan et agitation textile, « un éclair » d’autant plus difficile à imaginer que sa durée est infiniment brève et la vision qu’il suscite, confuse. Un geste dansé C’est sur ce registre de la fascination visuelle que ne cessent de jouer les retroussis scéniques du chahut, cancan, et autres danses à effets spectaculaires de sous-vêtements – dont les praticiennes se livrent par ailleurs souvent à la prostitution. Intégrée à des formes de danse contemporaines, la dimension chorégraphique du retroussement se littéralise et s’intensifie pour assumer une fonction autonome de spectacle visuel. Le lever de la robe, s’il endosse ici bien sûr la fonction d’une provocation sexuelle explicite, peut également s’y comprendre comme opération métaphorique, dans la mesure où le désordre bouleversé et bouleversant des sous-vêtements, animé par le mouvement de la jambe des danseuses, offre comme une sorte d’image textile des derniers replis de la chair que les jupons et pantalons dissimulent. Il semble alors concourir, comme dans le cas ci-dessus décrit de la demi-mondaine qui « n’a que cela pour elle », à faire de l’enveloppe vestimentaire un second corps vivant, aux séductions déterminantes voire parfois suffisantes à la prospérité d’un commerce. À propos des danseuses et de leur usage du retroussis, on lit dans le Cours de danse fin de siècle d’Eugène Rodrigues, ces considérations : 

« De ce jupon doivent partir les plus captivantes impressions du public. Il est l’écrin douillet des bas de soie moulés sur les mollets nerveux, dont il capitonne la courbe parfois un peu grêle. Il harmonise les contours. Sa mobilité, plus souvent qu’elle ne voile les membres, les pousse en vedette : elle ne les cache que pour inspirer le désir de les voir. Esprit malin déguisé en nuage, glissant sur la femme pour en arracher une impalpable parcelle qu’il lance, dans ses plis, aux yeux des hommes troublés. Il ondule, il se replie, il s’écrase, il s’étend interminable, aussi énervant, en son simulacre de décence, que le voile de gaze transparente dont la saltatrix antique sou-lignait le galbe de sa nudité dans les fêtes de Rome décadente. Le premier devoir du jupon est d’être retroussé. » 

Devenu motif dansé et même terrain d’invention chorégraphique à part entière, le retroussis achève de se détacher tout à fait de sa fonction originelle. Assumant sa dimension érotique, il gagne d’un même coup en abstraction et en concrétude. L’une des singularités de cette modalité du retroussement est sans doute le degré d’organicité et de solidarité qu’elle instaure entre corps et enveloppe vestimentaire, semblant ici participer l’un de l’autre. Le geste ne craint plus de révéler trop de chair (ou trop du maillot qui la recouvre) sous l’habit, mais agit plutôt comme si ces deux dimensions de la personne se confondaient tout à fait. Le sous-vêtement devenu organe central d’un mode de parade érotique, semble devenir, peut-être autant que le corps lui-même, l’objet premier du dévoilement du corps féminin à l’œuvre dans le retroussis. Selon les façons dont il se pratique, le geste du retroussement voit ainsi son caractère érotique tantôt tout à fait nié, tantôt parfaitement assumé. La hauteur de la robe sur une jambe ne peut suffire à caracté- riser son degré d’érotisme ni sa possible fonction d’appel du client. Il faut encore prendre en compte les jeux de regard qui l’accompagnent, la légèreté du mouve- ment de la main, la cambrure du corps, le saisissement de la jupe à deux mains ou trois doigts, la rapidité de son accomplissement... D’autres de ses dimensions resteraient à étudier : ses lieux, contextes et horaires, les modalités de sa possible adresse à un regardeur, ou encore sa combinaison avec d’autres mouvements d’appel et de captation de l’attention. Autant de nuances qui le feront pas- ser, de différentes manières et à différents degrés, du geste de mode convenable au registre manifeste du racolage. En chacune d’elles, l’action du retroussis ne cesse de se charger de niveaux d’ambiguïté possibles mais également de nou- velles complexités formelles. Comme on le lit dans une des nombreuses typolo- gies qu’en donne la presse grivoise de la fin du XIXe siècle, il y aurait « trente-six manières de retrousser sa robe ; selon la saison, selon le quartier, selon les gens qui vous accompagnent, selon votre position sociale, votre état d’âme, et surtout la finesse de vos attaches. » Il est certain que le rapide panorama ici esquissé est loin d’avoir épuisé les trente-six nuances de ce geste.